Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses du canal, où la lune se baignait parmi des cheminées d'usines renversées. Ils arrivèrent sur une place déserte. Farfale entraîna l'adolescent dans un couloir obscur, dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et triste, telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait jamais vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse était ouverte au vent nocturne. Le plafond avait un large trou. Dans le toit croulant, flambait un triangle d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente se mit à tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du jeune homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue, les désirs de l'adolescent s'envolèrent; subitement se brisa le cercle de feu qui lui brûlait les tempes.

Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait du ciel, sentaient mourir en eux les orages de l'amour. On eût dit, à les voir l'un près de l'autre, contemplant les arcs-en-ciel évanouis de leur rêve, qu'un vent rapide leur avait enlevé les parures de leur jeunesse.

Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux que s'il avait connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint embellir sa chambrette; il mit à son lit des draps frais, il prit une taie d'oreiller qui sentait le foin coupé. A l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé, reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui, pour dormir après l'orage, choisit une branche fleurie d'amandier.

Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des Orientales, des juives aux lourdes chevelures. Beautés maladives, bijoux affinés et frêles, bêtes perfides ou splendides, tendres prostituées; il mit au front de toutes ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de son désir et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit qu'il lui fallait rechercher une femme dont les idées et les sens auraient une parenté frémissante avec son cœur et sa raison.

Tout homme a, de par le monde, une femme née pour être sienne. Souvent cette amante prédestinée meurt sans avoir rencontré celui qu'elle attendait. Un Tel connut, dans une nature chaude et riche où la forêt et la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne qui devait embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent. Ce fut simple et fort, comme les jeux des plantes et des eaux.

LA FOIRE AUX IDÉES

La génération dont Un Tel est le type exact aima les idées, comme des femmes. Elle erra, parmi les formules sociales, à la recherche d'une impossible perfection, les adoptant et les rejetant avec une égale ardeur. Mais, parmi tant de ferveurs et d'abjurations, elle sut garder un sens ferme de l'équilibre qui lui fit comprendre le grotesque des idées absolues. Elle eut, heureusement, une élégance d'esprit lui permettant d'estimer, sans excès, les formes nobles, les jolies couleurs et le verbe aux inflexions savantes, qui sont la parure extérieure des idées et leur réelle magnificence.

Un Tel fut anarchiste. C'était le temps où M. Laurent Tailhade posait si joliment, au front du pauvre boulanger Caserio, le laurier d'Harmodius. La naïveté de cette confession, groupant pour de fraternelles agapes, sous les ombrages d'un éternel été, les hommes les plus divers, ne satisfaisait pas entièrement la raison d'Un Tel. Néanmoins, il imaginait avec agrément une époque où les êtres, vivant sans la menace impérieuse du Code et sous une royauté morale unique, se partageraient fraternellement les richesses du monde.

Mais il fallait vivre «scientifiquement», s'abstenir de boire tel estimable alcool; rechercher l'hygiène de la vie en toute chose, abattre les monuments du passé, mettre en commun les femmes et les jardins, sans pouvoir revendiquer l'ombre d'un arbre, la pile d'un pont, la chair d'une rose. Tel crasseux esthète vous imposait un régime d'ablutions incessantes, tel autre fou vous enjoignait de contempler toute chose sous un angle géométrique. Tout fidèle de la nouvelle religion s'érigeait en pontife et réclamait pour lui seul le droit à la vérité.

Un Tel comprit que l'anarchisme était une tyrannie stupide. Au reste, l'échec d'une colonie communiste où des ouvriers, des professeurs et un vacher s'arrachèrent, durant quelques semaines, les cheveux, sous l'œil irrité de saint Bakounine, suffit à lui prouver qu'il importait de rejeter à jamais, comme utopique et néfaste, le désir de faire vivre en commun, sur un même plan social, les diversités d'hommes.