La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs ailés de l'amour et les passions guerrières, devient claire, souple et brûlante. Les marins croient ouïr de vieux Noëls campagnards et l'ariette et la ronde que chantait leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha Thérésa, la grande encanailleuse.

Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination du populaire, toutes les chanteuses de jadis: amante désolée du croisé lointain, Lisette émue de Béranger, brave et rubescente vivandière des chansons à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons du tour de France.

Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits soupers où de petits abbés disaient des épigrammes. Nègres, jeunes Bretons songeurs, ouvriers, artistes étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons, renaissent à la joie et à l'espérance.

La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du pauvre.

Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais baisse la tête tristement. Il est las de cette rumeur et les mille parfums ambiants l'énervent. Les yeux emprisonnés dans le cercle d'or de ses binocles, l'esprit absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?

Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa patrie. Indifférent au café qui fume devant lui, sur la table de marbre, il évoque les vertiges anciens de l'opium, le sommeil mystérieux et lourd de l'éther.

Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux clos, ce petit gnome méprise les joies et les exaltations occidentales. Nos femmes lui paraissent être d'étranges animaux malades, absolument différentes des souples danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons d'osier et de lanternes peintes.

Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en subit pas moins la magie du rythme et des lumières. Un Tel, lui-même, délaissant un instant le souvenir des pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire et bercer par la mièvrerie sentimentale des romances.

Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et pernicieuse où furent professées, parmi les danses et les cris, les idées les moins nobles du siècle. C'est là que l'esprit du populaire se faussa et prit, en écoutant des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites qui l'avilissaient.

Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert a transformé son âme. Les grands sentiments qui soulèvent les foules se répercutent entre ses glaces étincelantes. Une sorte d'impérialisme s'y crée, amoureux du panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse est un nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et courroucé n'a su jusqu'ici chasser les marchands.