Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, dressant l'affamé contre le capital et incitant aux révoltes isolées, marchands de refrains incendiaires qui, selon le goût de l'instant, entraînent leur public à l'assaut du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à la voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et chantent la gloire d'un général républicain, ils sont légion ceux qui, indifférents à la misère et à la gloire des peuples, adorent aujourd'hui les idées et les hommes qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur fortune.
Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, avec art et modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là, alchimistes dévoués, donnent aux misères de la vie, tous les soirs, un reflet d'espérance.
Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, un artiste belge, d'une santé florissante, évoque auprès d'une commère, également plantureuse, les jours où il jouait à la marelle et croquait des gâteaux dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable menaçait les riantes vallées de la Meuse et sa bonne ville en fête. L'artiste y met l'accent ému qu'exige son rôle attendri.
Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il danse, serrant en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, ses gestes épanouis, sa bedaine rebondissante, sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne sont plus que rires, exclamations, appels délirants à travers la salle surchauffée.
On dirait une franche et voluptueuse kermesse où ce meneur de cotillon fait danser, au cœur de tous, la joie de vivre.
Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. Il ignore que le chanteur apprit récemment la mort de son père et de son frère, fusillés sur la grand'-place du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, et nul de ceux que la Riviera de Montparnasse exalte, console et réjouit ne songe à deviner l'envers de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de cet amuseur.
Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, au côté des marchands de mensonges lyriques que seuls l'or et le succès captivent, certains comédiens, conscients de leur rôle prestigieux et portant une large blessure au cœur, chantent sur les tréteaux et simulent une joie sans pareille, afin que les marins errants, les ouvriers épuisés, les nègres venus de leur forêt natale pour mourir dans nos campagnes, les soldats qui goûtent les joies éphémères du retour, s'en aillent, à minuit, dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des refrains aux lèvres?
LE SOLDAT PERDU
Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, avec quelques rares esprits cultivés et beaucoup de sots et de prétentieux, l'amour des belles-lettres. C'est dans une brasserie surpeuplée, parfumée de tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière, qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent plus estimables que jamais les paysans de son escouade, au raisonnement lent et grave, à la vie saine, aux mœurs raisonnables.
Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, Roumains phraseurs, toute une faune cosmopolite y discutait des problèmes d'art moderne, séduite par l'incohérence et le désordre. Des juives aux cheveux taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, férues d'esthétique et des questions sociales, âpres à soutenir leur race errante, trônaient en des poses martiales, condamnant sans douceur nos institutions et nos œuvres. Leurs époux, frêles adolescents venus des Carpathes lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, les discours de ces viragos.