Heureux en son cœur d'une telle décision, le soldat, qui se savait pareil au bouchon de liège sur les flots promené, se composa un visage d'infortune. La manifestation de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, dans le train des équipages.

Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour d'Un Tel à l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus judicieuses encore, il veut repartir. Il ne croit pas être, comme certains l'insinuent non sans ironie, un buveur de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il faut au soldat montant à l'assaut une volonté de destruction contre laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. Simplement, il estime qu'un jeune homme valide, dont nul mal intérieur n'atténue la vigueur, doit se battre.

D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer au calme. Ils se rangent aimablement dans cette élite qu'il faut conserver, afin que soit assuré plus tard le règne de nos arts et de nos industries. Ils se disent indispensables à la vie nationale, continuant le cours régulier de leurs travaux et lançant des poèmes où l'héroïsme de la troupe est chanté sur le mode alexandrin. Plutôt que de combattre l'incendie, le rôle unique d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et l'anéantissent?

Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de l'arrière afin de se faire pardonner leur inaction dissimulent une évidente lâcheté.

Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et singulièrement étroite du devoir. Le combattant, pour peu qu'il ait fait quelques mois de tranchées, a accompli tout le devoir que le pays était en droit d'exiger de lui; il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de tant d'assauts mortels et de bombardements, n'a pas eu l'esprit de se trouver dans la trajectoire d'une balle errante.

L'ironie des uns, les protestations affectueuses des autres, mille raisonnements faciles et intéressés invitent le convalescent à s'éloigner de la lutte.

Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au soldat la vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, rien ne distinguera l'ancien combattant de tous ceux qui ne luttèrent point. Que si le soldat, par suite de ses blessures, ne peut remplir les fonctions où jadis il excellait, on le chassera, sans considérer en rien ses mérites guerriers.

Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui souffrirent de la guerre, que la foule des ressuscités, au sortir des tombeaux où elle vécut plusieurs années infernales, transformera la France en un juste pays où le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. Tous les soldats ont la rude conviction que les égoïstes qui refusèrent de partager la douleur de la race seront châtiés de leur indifférence.

Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la firent une endurance et des qualités qui les mettront à même de se créer une vie aisée et d'imposer leur volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel de la gloire, seront en présence du combattant en état d'infériorité. Ils n'auront pas cette habitude de la lutte, cette force prudente et mesurée, cette inépuisable volonté de vie et de triomphe que les soldats ont acquises dans la tranchée.

Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit la perdre, la vie lui sera plus douce. A tout instant de l'existence, il évoquera l'angoisse qu'il eut à l'heure où, frappé comme un bétail dans la nuit, il sentit couler son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le briser.