Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. Sympathisant avec tous, il n'aura de courroux qu'à l'égard des lâches et des profiteurs qui prétendront se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.

Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la lumière, Un Tel, auprès de sa blonde compagne, se remémorera les veillées glaciales devant Verdun, alors que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un Tel sera faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous les mitrailleuses; les autres, ces inconnus momifiés entre les lignes, les bras en croix, la bouche ouverte, auprès desquels se couchaient les patrouilleurs, tous les morts reviendront, ils prendront place autour des tables chargées de bouteilles et de victuailles, lors des festins du retour.

C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, en la paix retrouvée, la France étant prospère, qu'Un Tel trouve le courage de repartir. Il faut l'avouer aussi: instinctivement, l'homme sera toujours poussé, de siècle en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes et de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et les fait s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers la mort, orgueil d'être fort et jeune qu'une gouape héroïque, en son parler d'arsouille, exprimait ainsi:

—Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions du sang dans les veines.

Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, imprimée en son cœur frémissant, la certitude absolue du retour. Un Tel croit avec ferveur qu'il ne pourra mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité de vivre à l'arrière, sous la protection d'un million de poitrines fraternelles, se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, une fois de plus, avec la fortune et la douleur.

ÉCOLE BUISSONNIÈRE

Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa convalescence, et sans doute en récompense de sa bonne volonté, l'administration militaire décida qu'il ferait, avant que de rejoindre le front, un joli voyage en Bretagne.

Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut la joie de visiter, pour la première fois, sa pittoresque villégiature. Il aima, dès l'abord, cette ville où, pour l'accueillir, s'élevait sous les arbres taillés de la grand'-place, coulé dans un bronze sombre et dur, un buste de corsaire.

De jeunes garces, troublées par la présence de cet étranger en leurs rues désertes, le regardaient avec des yeux poignants. Des sœurs en robe blanche descendaient lentement de vieux escaliers aux degrés usés et couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, bossus, hilares, nains aux jambes cagneuses, petits-fils de rudes marins, dernière pulsation d'une race brûlée par l'alcool et le soleil des tropiques, était groupé, tel un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.

En vue de se présenter au conseil de révision, ces jeunes Bretons avaient arboré le chapeau enrubanné, le veston à godets, les sabots ornementés des jours de beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre épileptique, une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions, les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse son pantalon à carreaux blancs et noirs.