Un riche mariage, celui d'une opulente commère avec un lieutenant aux yeux bleus, avait lieu dans une petite église dont le beffroi, recouvert de tuiles lumineuses, domine la ville. Au seuil de l'église, un suisse herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé sur sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un pantalon écarlate, à la housarde, et rayé d'or, et, tel, il ressemblait à ces généraux bohèmes qui, dans les toiles animées de nos grands-pères, galopaient fougueusement à la poursuite d'une invisible smala.
Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis s'énervaient des juments hennissantes, avaient été transformés en dortoirs. Une froideur monacale emplissait cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse et de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement inutile et nulle épice complémentaire ne gâtait cette pitance paysanne. Une étrange bière, où le houblon était absent, ajoutait au frugal repas sa particulière amertume. Mais le pain, rond comme une tête d'ange, onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en mordant cette mie éblouissante, avait la chaude sensation de se nourrir de lumière.
Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans cesse, donnait au haras un aspect bigarré. On eût dit une élégante et sobre écurie de Chantilly transportée dans une campagne biblique.
Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone des corbeaux, sachant que la mer était proche, en souvenir des promenades qu'il fit jadis sur les plages parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris comme un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.
La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux yeux du soldat les splendeurs du service actif.
Quelle activité!
Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments de labeur manuel, peuvent être, pour qui sait les utiliser avec patience, les suscitateurs de la plus sereine des philosophies, celle qui consiste à mesurer la vanité des œuvres humaines.
De toutes les œuvres dont l'homme s'honore, la corvée de caserne, celle accomplie loin des lignes, est la plus inutile. Il importe d'abord, si l'on est soldat, de faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel, les outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, en usant de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on est attendu.
Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de ce mystère comique qu'est et sera toujours une corvée militaire, Un Tel, à qui son grade conférait la maîtrise d'une escouade, reçut un matin l'ordre de se rendre dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre de la ville, et d'y défoncer une cloison.
Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez le commandant de la place quérir trois pelles, trois pioches et une lime. Des scribes hautains lui enjoignirent de se présenter à la caserne dite des Jacobins; il suffisait d'y invoquer leur assentiment pour être immédiatement servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; celui déclara ne pouvoir donner d'aussi précieux objets que sur demande régulière, formulée en termes prévus et dûment signée du commandant d'armes. Ayant obtenu la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme préposé à la garde du matériel fût revenu de l'estaminet où, tout le jour, il exposait ses conceptions sur l'amour.