Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets d'enfants, et de vastes pelles, l'escouade parcourut le quartier du centre. Ayant heurté maintes portes et troublé la quiétude matinale de toutes les vieilles ménagères d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne inquiétait, manda la supérieure. Celle-ci, doucement émue en présence de cette troupe armée, daigna se souvenir que jadis, alors que le couvent était transformé en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison; il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait espéré qu'une pioche glorieuse ferait tomber tout ce platras inutile. Puis, alors que l'on était las d'attendre la collaboration de l'armée à cette œuvre brutale, une converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup d'épaule.
Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin de varier son existence et de lui rendre plus agréable sa villégiature.
Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en leur parler rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut accosté par un personnage d'allure romantique, à la barbe sale, qui, jouant avec son feutre, manifesta une vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote de la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les vingt ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente qu'il parait du nom d'atelier, peignant des fleurs et de naïves marines où des fauves menaçants bâillaient sur le rivage. Végétarien involontaire, il se nourrissait de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons simplistes prenaient La Bruyère pour le descendant réel de quelque haute lignée; ils le supposaient tombé dans une enfance vicieuse à la suite de fortes études et de débauche. La Bruyère était un exemple de persévérance dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.
Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, aux côtés d'Un Tel, sur la route où courait un vent d'orage:
—Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent me faire disparaître. Une dizaine d'hommes, en armes, vinrent s'emparer de ma personne et me conduisirent à la mairie. J'avisais une petite porte qui s'ouvrait sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à toutes jambes, prêt à étrangler la première personne qui aurait osé porter la main sur moi. Je fis huit cents kilomètres pour me rendre en ce pays de chouans où les paysans me sont fidèles et se feraient mettre en morceaux pour ma défense.
«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux de Paris m'ont reconnu comme le véritable descendant des Naundorff. Ce ne fut pas sans peine, car mes ennemis veillaient. J'ai su imposer la vérité. Désormais, je mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles une direction, un éclaircissement? Elles constituent un comité secret en apparence, ne voulant pas avouer qu'elles viennent, en dernier ressort, de demander conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le comité secret: c'est moi!
«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à tous les généraux. Quand Painlevé prit les rênes du Pouvoir, je lui écrivis, conseillant certaines réformes. Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi, il me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la classe 18. Il appelait cela une réforme. De ce jour, je lui refusai tout conseil, et cela ne laisse pas que de se ressentir déjà dans la marche des événements. Ah! non, les civils ne valent pas les généraux.
«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. J'ai dit à Pétain: «Faites charger les canons par la gueule, enlevez toute l'infanterie; les Allemands bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» Ce qui fut fait.
«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté anglaise, en vue d'appliquer une de mes récentes inventions à la capture des sous-marins. Il me fallut lutter à tout instant, vaincre l'indifférence générale et mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules pour agir et être une force. Je ferai de grandes choses avec le secours de saint Georges.
«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, et le roi d'Espagne se sont entretenus à mon sujet; mes agents me l'ont fait savoir. Alphonse, toujours parfaitement renseigné, a dit à Philippe: «Méfie-toi de ce La Bruyère, c'est une force.»