Las de rôder, les deux compagnons prirent place à la table accueillante d'une petite auberge. Un conscrit breton, à la tête d'inquisiteur, aux yeux d'acier, le cou gonflé par un goitre naissant, leur servit une soupe chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. Ils burent du cidre dur à la gorge et doré comme des pommes. L'hôtesse leur conta les aventures de son fils, un marin sans spécialité, embarqué sur la Gloire; elle accusa rageusement la cabaretière d'en face de monopoliser les billons pour les revendre à la foire. Des femmes passaient, dont les sabots claquaient sur les pavés pointus de la ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; des parfums marins ajoutaient à la tendresse illuminée du soir une fraîcheur sereine.
Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de l'heure, Un Tel se sentait prêt à pardonner à la vilenie des hommes.
C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école buissonnière, l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au combattant.
A M. le Colonel Vormot,
Commandant le ...e d'Infanterie.
HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE
Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est toujours le plus beau régiment de France. Pourtant, il en est qui se signalent particulièrement par leur vaillance constante, leur belle tenue sous les armes et leurs succès réitérés. Ceux-là reçoivent du généralissime ce suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique où sont étroitement liés le rouge du sang versé et le vert printanier de l'immortelle espérance.
Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait reçut l'éclatant hommage de la fourragère. Composé de Bretons songeurs et durs à la souffrance, de Picards malicieux et buveurs, de gavroches parisiens, il fut une phalange de héros simples, de braves gens indifférents au danger, sur qui l'acide du doute ne savait mordre.
Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la terre ou de l'usine, accomplirent des labeurs guerriers en ouvriers infatigables et consciencieux, et leur effort patient et prolongé leur valut la plus enviée des récompenses.
Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent l'estime du soldat: vieillards suivant la marche de nos bataillons avec l'amer regret de leur impuissance, femmes dont le souvenir est une protection, adolescents aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent leurs aînés, tous les amis du troupier français, compagnons heureux de sa vie civile, ne peuvent imaginer de quels humbles sacrifices une fourragère est le symbole.
Terrasser sous les pires bombardements, monter à l'assaut, veiller sans repos dans la nuit menaçante, être brave, mépriser la fatigue et la souffrance, c'est le tribut offert à la France par tous les régiments. Afin de recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de vertus et d'abnégations.