Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans la mêlée, le régiment d'Un Tel partit, au début de la guerre, vers la Meuse belge. L'armée du général Langle de Cary, à laquelle cette unité appartenait, prit, lors de la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur, le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes et les ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette tenue valeureuse, le généralissime l'autorisa à demeurer quarante-huit heures de plus que le gros des troupes sur les lignes inviolées par elle défendues.

Aux soirs orageux de la Marne, traversant les villages en flammes, le régiment poursuivit les colonnes allemandes jusqu'en la forêt d'Argonne. Maurupt, Sermaizes et les bourgs d'alentour se consumaient dans une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires aux casques noirs du kronprinz jonchaient les rues de leurs corps éventrés.

C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur hiver d'Argonne. Il fallut combattre huit mois dans les bois ravagés, tenir la tranchée, en dépit des grenades et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses qui, soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.

Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un Tel fut de toutes les offensives. Au pas de parade, il s'empara, une aube brumeuse, de la crête de Tahure, désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit Verdun. Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment devait à sa gloire d'être partout où l'on se battait. La Somme le revit indomptable et, malgré ses pertes, indompté.

Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, de joies et de rancœurs. Un Tel était un des atomes de cette force, souvent diminuée et toujours renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de ses camarades, elle aboutit à de puissants résultats.

Ayant participé à toutes les batailles où le régiment s'était honoré, il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit de sa fourragère. Elle lui appartenait; elle était à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant, avaient souffert pour elle. Ce petit patrimoine de gloire indivisible appartenait à Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent les fils du précieux cordon. La gaieté turbulente de Lulusse et la fantaisie de l'adjudant Gustave, toutes les vertus agissantes des compagnons d'Un Tel parèrent, elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.

Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure toujours insatisfait; il semblerait que la somme des sacrifices à venir est multipliée par celle des douleurs encourues. Aussi, afin de parfaire l'œuvre de son régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs fanées de son drapeau et de gagner, à force de peine et de témérité, l'autre fourragère, récompense des unités victorieuses, cordon vert et or, aux couleurs de la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée l'omelette aux fines herbes.

Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que la guerre était transformée. Il en avait appris le pittoresque et l'horrible, mais il ignorait encore la perfection tragique de la lutte moderne, cette algèbre implacable de la destruction que seuls la pyrotechnie, la mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui font l'infanterie victorieuse.

Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient l'attaque qu'ils devinaient prochaine. L'artillerie tonnait avec une violence continue. Le ciel était vibrant de moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes innombrables de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.

Les fantassins se préparaient à lutter.