Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes hommes, nés à peine à l'amour, mourir sans espoir de revoir les villes trépidantes et les campagnes silencieuses de leur enfance. Certains semblaient lancer encore le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.

Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être vivant parmi ce peuple abattu.

La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les visages durcis des morts. C'est ainsi que fut reprise, aux armées du kronprinz, la cote 304, d'où l'ennemi, trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.

LE POTE

C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses soldats nommé le Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis, le fidèle compagnon, l'homme intrépide et fraternel qui ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.

Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus chevaleresque des caractères un extérieur plaisant et faubourien, une verve inépuisable et commune. Il en est qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux, demeurèrent incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir s'immortalise dans les conversations des troupiers, comme si, couché par un obus stupide, ce héros avait conquis dans la mort une vie plus riche et plus expansive.

A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'œil noir, qui partirent vers les Amériques, parées des pourpres de Racine, Un Tel conta la vie du Pote. Sans doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en des mots exquis, appris aux rois des métaux la splendeur d'un homme de chez nous. Des millions de dollars ont été peut-être offerts à nos armes par un boyard que les gestes du Pote enchantèrent.

Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression conventionnelle du mot. Il était de haute taille, dépassant d'une tête sa section. Il avait un corps admirablement proportionné, la poitrine large, des traits réguliers, une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à jamais angoissé de n'avoir pu retrouver de cette architecture magnifique qu'un amas informe et léger d'os brisés et de muscles sanglants.

Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était un enfant des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par une marchande des quatre-saisons. Tracasser les gardes du parc, jeter des pierres dans les vitrines de la pharmacie et attacher des casseroles à la queue des chiens errants, telles avaient été les occupations principales du Pote au cours de sa prime jeunesse.

Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés en des combats singuliers, car ils courtisaient, à treize ans, les mêmes gourgandines. Ensemble, ils avaient traversé à la nage le canal Saint-Martin, narguant la police impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils accompagnaient la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.