Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de son quartier et les amitiés équivoques; il se mit au travail, sa mère ayant à nourrir six frères et sœurs qui chérissaient la soupe fumante et le pain frais.

Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades silencieux, il se fit charretier. Le métier est dur. Il faut se lever à l'aube, panser les bêtes, nettoyer et gratter le harnachement, atteler, partir dans Paris, éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a là toute une science difficile à acquérir. A quinze ans, le Pote menait la pierre de taille, attelant à six chevaux, gagnant des journées d'homme qu'il rapportait fièrement à sa mère.

Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres de viande, copieusement arrosées de vin du faubourg, heureux de se dépenser pour les siens, glorieux d'avoir été, par le malheur, élevé à la dignité de chef de famille. Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, la grosse ménagère aux mains rouges qui lui lavait son linge, l'affectueuse gardienne qui l'avait bercé quand il était un gosse.

A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais soldat, irréductiblement indiscipliné. Certes, il manœuvrait avec vigueur, on ne pouvait nier que son arme fût brillante; mais il n'en terrorisait pas moins Tap-Tap, son adjudant, lequel, au cours de sa longue carrière, n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois et révolutionnaire.

A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. Infatigable, il accomplissait les travaux les plus durs, abattant les arbres, creusant la terre avec acharnement, portant les sacs des camarades éclopés. Il gardait son âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du travail et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, la douleur de Tap-Tap.

Il devint un exemple de force et de conscience et les événements en firent un chef, à la fois chéri et redouté, sorte de guide implacable qui savait entraîner les plus hésitants parmi les pires dangers.

Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. On eût dit un enfant dont les yeux riaient à la lumière et qui admirait les spectacles de la vie, en amateur qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le Pote s'imposait d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux et fantaisiste.

Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant aux incongruités de table chères au truculent Rabelais: rots sonores et pets hardiment ponctués, il était la gaieté turbulente des popotes.

L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange et primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement d'épaules. Surprenait-il un de ses hommes au repos, alors qu'un travail pressé s'imposait, au fainéant il disait, sans douceur:

—Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le cassis.