Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le sang versé, si le combattant revoit sa mère, la sainte femme qui calmait les fièvres d'autrefois en posant au front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu as une mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle pas la consolatrice, celle qui guérit de toute peine et fait oublier l'horreur des explosions et des enlisements.
La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de ceux qui sont couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la poitrine ouverte.
Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.
«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est l'espoir-type. Le coucher, fût-ce dans la fange, c'est dormir et «mourir un peu», mourir à la solitude sentimentale, à la fatigue, oublier. Etre au lendemain soir, c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux jours de moins à souffrir.
«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» Autre espérance: voir les fleurs! C'est une modeste joie permise, en mai, à ceux qui savent garder un cœur champêtre. Les citadins sont particulièrement sensibles à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la nature: ils aiment en elle la protection que ses forêts leur donnent, la fraîcheur de ses eaux et la caresse du soleil. «Vivement le mois de mai» est une joyeuse sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.
Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire d'illusoire et de rêve qui n'empêche aucunement les combattants d'aspirer à des joies immédiates.
«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant une réponse satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du rab de rab dans la répartition des aliments. L'art du parfait caporal est de savoir diviser une boîte de sardines en quinze rations égales et de faire en sorte qu'il y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.
Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat doit boire. Le quart est nuisible en ce qu'il rationne le vin; seul, le bidon permet que l'on satisfasse entièrement sa soif, surtout depuis qu'une autorité bienveillante a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon pour la classe.»
Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le mot connu de tous ceux qui tournèrent dans les boyaux à la recherche d'une position de première ligne: «Attention au fil!»
Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous coupe la face ou s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, on est relié à l'arrière; il est une sorte de dieu favorable et taquin qui protège et persécute, à la fois, ses fidèles.