Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, les boyaux ont les leurs: «Faites passer qu'on ne suit pas» est le plus répandu. On ne suit jamais d'assez près, et la file est coupée par de multiples accidents. Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir que leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne meurt pas les uns sans les autres, n'est-ce pas? C'est pour cela que ceux qui ne suivent pas prient qu'on les attende; ils veulent leur part de malheur.
Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, éclos en d'obscures cervelles et qui sont une merveille de sagesse et de vérité. Ainsi: «Près du front, loin du cœur!», formule clairvoyante, cristallisant fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de nombre de femmes; toutes pauvretés de nos temps qui suffisent à justifier cette autre parole vengeresse du front: «Y a un civil dans le secteur et il ne tombe même pas d'obus!»
LES PARADIS ARTIFICIELS
Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus cette âme réjouie qui le fait pareil aux enfants. Un Tel se sent alors isolé, parmi le peuple des camarades, ironisé de ceux qui l'entourent, abandonné de ses amis, l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses de son désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire à d'impossibles joies. Vivant en de magnifiques mirages où le viennent bercer les ombres des plaisirs disparus, enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent alors le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre.
De simples lectures lui sont une occasion d'oublier sa misère. Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler et réjouir les cœurs taciturnes. Il est difficile d'aimer avec la foi des simples lorsque l'on a une âme compliquée, habituée aux mystères des idées, aux passions agitées, à la frénésie de la chair.
Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une affection pure, et la joie la plus vive est encore celle qui jaillit, sans fièvre, de notre cœur. Cette rare joie est fuyante, et vainement l'homme tente de la retenir. Les paradis artificiels du soldat, les rêveries qui l'enchantent sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste qui n'est guère compatible avec la brutalité des choses militaires.
L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans l'imagination d'Un Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui voudrait une forme sensible, des couleurs et des lignes déterminées.
Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes, sa femme, parce qu'elles sont de chair, avant que d'avoir les vertus et les beautés de l'esprit. N'en aurait-il jamais eu qu'une image, il la chérirait peut-être, cette femme élue, pour la splendeur inconnue et désirable que les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en la religion du Christ était sacrifier sa vie, il eût été le plus ardent des martyrs. Le catholicisme n'étant plus qu'une organisation sociale, puissante et parfaitement policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme rêve de réchauffer son cœur glacé. Aussi, ne pouvant avoir une religion fortifiante et las de chercher au ciel l'impossible bonheur, tente-t-il de réaliser ici-bas, par des artifices humains, des paradis consolateurs.
Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la lecture d'un beau livre, l'audition d'une musique chère, la vue d'un paysage harmonieux sont des moyens immédiats de recréer le mirage.
A lire Laurette ou le Cachet rouge, d'Alfred de Vigny, dans une mince édition aux jolis caractères, Un Tel évoque à la fois toutes les lectures qu'il fit et ses amours, dont certaines eurent la simplicité de ce conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur, admirant le style grave et volontairement châtié de cet écrivain magnifique qui, délaissant le vain falbalas des phrases, ne voulut, pour son œuvre, d'autres pompes que celles austères et rares de la noblesse d'esprit.