C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme de certains, la vilenie des autres et toute cette gadoue sanglante qui l'entoure.

Dans un petit village bombardé, les musiciens du régiment, en rond, exécutent avec un art inégal les morceaux de leur répertoire. Les cuivres sonnent, entre les murs croulants, comme s'ils voulaient renverser, à leur tour, les fermes que les obus négligèrent.

Allègre ou mélancolique, la musique est douce à l'ouïe du soldat; elle ajoute à la douceur illuminée du soleil un rayon d'or sonore et communique à tous une sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut échapper.

Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès des cuivres.

Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les airs mille fois entendus; des automobilistes américains, graves, vêtus avec soin, méticuleusement rasés, ont tenu à assister à cette manifestation d'art; ils y ont mis la solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi, par leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui qu'ils viennent visiter.

Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte meusien que l'éclatement des bombes ne trouble pas, suit avec une fièvre visible le rythme de l'orchestre; il se balance, tout son petit être enlevé par les mesures alternées des marches ou des berceuses; on dirait une de ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs barbares, miment les passions des hommes. Le gosse est possédé d'un esprit de flamme, car voici que retentissent, volupteuses et lentes, les premières mesures de Lakmé.

La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer dans les temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité d'Un Tel. Pareil à l'enfant enivré, il suit les mouvements de la vague sonore. Mais il évoque encore des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées d'opéra-comique où Lakmé l'enchantait. Il était prostré dans un coin ombreux de ce poulailler célèbre où tous les bohèmes et les midinettes de Paris viennent oublier leur misère. Il avait, auprès de lui, une maîtresse à la gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs.

Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs conquérants, un orgueil illimité, tout cet azur avait été chassé du ciel. Mais, voici que la musique rendait, divin artifice, les joies perdues, qu'elle apportait sur ses ailes invisibles les parfums de l'amour, le frôlement des chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris.

Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la musique, le livre et les spectacles changeants de la nature, aime la griserie qui lui vient de ses propres idées.

Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente beauté les réalités les plus dures. C'est par elle que l'on croit à la nécessité du sacrifice. Elle permet de mourir avec abnégation, de subir les pires maux, de vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie, d'être un soldat.