Il est évident que trois années de guerre ont transformé les idées d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales; il se voyait fortuné, admiré de tous. La guerre lui apprit à être heureux dans la simplicité, comme d'autres, mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant la mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers.
Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements tragiques de ces temps; mais, de toutes celles dont la pensée d'Un Tel est occupée, les idées de guerre, nées de la grande épreuve, priment impérieusement. Un Tel, au cours de multiples conversations, dans les cantonnements et les sapes, se fait l'apôtre d'un droit nouveau, aux règles dures et inflexibles.
Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs, osent prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront égoïstement sur les joies de ce monde et qu'ils se hâteront de jouir en compensation de toutes les privations subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée, s'oppose absolument à cette conception basse de la vie future des soldats victorieux.
Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens, l'esprit de fraternité et de dévouement qui anime les soldats. Il défendra, au nom de ceux qui se sont battus, au nom des morts, le droit des combattants au bien-être, à la vie équilibrée.
Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment l'ont faite; être une force raisonnable et puissante et imposer aux pouvoirs publics la volonté des hommes qui firent la France victorieuse, telle est l'intention d'Un Tel.
Son programme social est simple. Il veut secourir les victimes de la guerre en mettant à contribution les fortunes des munitionnaires, commerçants enrichis au cours de la tourmente, qui se doivent de faire vivre les enfants et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute idée politique ou confessionnelle, exiger qu'une place honorable soit accordée aux combattants dont les sacrifices et les efforts surent assurer la continuation de notre vie nationale.
Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole de joie et d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice, certes; les idées sont des maîtresses dont Un Tel a connu, sans jamais leur en tenir rancune, l'implacable infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci, nées dans le plus formidable des orages, défiant les vents contraires, ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de tendres musiques faites pour bercer l'ennui et la rancœur des soldats; elles ont la souplesse et la vigueur des choses vivantes; elles s'imposeront, animant les discussions sociales, soulevant les foules obscures et réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en un siècle ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux, les raisins de la Terre promise.
LE PEUPLE ET LE ROI
Il est juste que les combattants, ayant subi les pires peines, reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne sont pas toujours répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt que l'on porte aux soldats, de quelque façon qu'il se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un Tel fut-il ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue les troupes dont l'audace reconquit les hauteurs de Verdun. Ce lui fut, au surplus, une occasion inespérée de boire, de manger chaud et de se dépouiller de toute sa vermine.
Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré d'ovations et de fanfares, le drapeau, protégé par une gaine de toile cirée, attend de nouvelles gloires, couché dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti le drapeau de son ombre.