L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans un vaste champ, le bataillon est assemblé. Le soleil fait aux troupes l'aumône d'une caresse. Jean et Paul sont amenés au centre des soldats. Ils sont là, les frères de combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons au cœur loyal, ceux avec qui furent partagés la misère et le vin; ils vont assister à l'humiliation des deux condamnés.
Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes luisent, inflexibles comme la loi, droites ainsi que des consciences de soldats. Le commandant, vêtu de kaki, présente le sabre. Un sergent, fébrilement, jette à terre le calot des deux misérables; il leur arrache leurs boutons qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille, comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper, il lui semble que tout le sang de son corps afflue en ses poings noueux. Paul est pâle et sombre, diminué par son regret et sa honte, tel un vieillard qui regarde mourir son dernier amour.
Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux hommes s'en vont. Jean, rouge de rage contenue, songe qu'il va pouvoir boire enfin le café matinal; Paul pleure doucement. L'armée des camarades s'éloigne, cependant que certains regrettent de devoir rester dans le rang, alors qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation, de si jolis boutons de capote.
UN TEL A TRÉBIZONDE
Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre, Un Tel eut la joie, longtemps espérée, de revenir en permission. Quatre saisons semblables, quatre manières différentes de combattre. Le premier automne fut mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs victorieux de Tahure, sut redonner l'espérance aux cœurs les plus désabusés; le troisième nous fit perfectionner nos méthodes scientifiques de guerre: la Somme nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés, d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne, terminant avec honneur la bataille de Verdun, affirma la puissance de notre machinisme, de notre chimie et de nos armements.
Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné par les événements et le temps, Un Tel put juger que l'esprit de l'arrière subissait des transformations plus radicales encore.
Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel égoïsme inavoué se cachait sous les sympathies apparentes du civil; il avait jugé, sans en tirer rancœur, la faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats qui pavoisaient la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et vivant de ses profits, vermine dorée grouillant dans le Paris libre et fier de jadis.
Combien, hélas! d'esprits frivoles et désœuvrés se joignirent à cette horde mercantile, croyant être suprêmement élégants en affichant la sorte d'indifférence souriante qui prend, chez le civil, le nom immérité de persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement une mode criminelle, masquant les appétits féroces et les mille lâchetés endormies au cœur des hommes.
Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui l'avait séduit étrangement, tel un poison magique ou un maléficieux opium. La mère d'Un Tel lui offrait tous les jeudis un magazine illustré écrit pour l'enfance. Le gamin y découvrit Les Vautours du Bosphore, sorte de récit romanesque des derniers jours de Trébizonde.
On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes pour adorer des vierges esclaves. De jeunes femmes d'Anatolie jouaient de la guzla, le soir, dans les jardins où chantaient des fontaines. L'empereur se prélassait parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une meute hurlante. Des processions traversaient la ville; les soldats inclinaient leur large glaive lorsque passaient, adorés des foules, entourés d'enfants extasiés, les ostensoirs d'or.