Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne voyait pas venir vers elle, traversant l'orageuse poussière du désert, les janissaires de Mahomet II, les troupes cruelles et innombrables, montées sur des éléphants blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait; ils cherchèrent alors des formules prestigieuses, des rythmes harmonieux, des parfums raffinés dont le pouvoir arrêterait les légions ottomanes. Les étendards furent hissés sur les remparts, les aristocrates se couvrirent de cuirasses où rutilaient des diamants et des fleurs.

Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit pas le mammouhd; il renversa les remparts pavoisés, fit enfermer les belles Trébizondines en des sacs que les janissaires précipitèrent dans le Bosphore; il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes, empereurs de Trébizonde. La reine dut défendre, contre les vautours du Bosphore, les cadavres ensanglantés des sept princes, cependant que la fille aînée des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les vaincus de Trébizonde, sans honte, organisèrent des festins, confiants en l'immortalité de leur race; leurs femmes dansèrent nues devant le conquérant. Les porte-lyres, les déclamateurs, les choristes, délaissant l'orthodoxie chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes vibrants à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent dans les harems, vendant les colliers et les bracelets qu'ils avaient arrachés aux vierges noyées dont les corps avaient échoué sur les rives.

Un Tel s'était enivré de ces images où les combats, la volupté, la fortune et la mort se heurtaient mystérieusement. Il avait relu cent fois le naïf roman, lui donnant une portée symbolique.

Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de tenir en sa main durcie la clef d'or qui lui permettrait de pénétrer le mystère de toute chose. A la lumière de ce roman dérisoire, que son imagination de poète avait réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations de son temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il crut, au cours de sa permission, faire, après tant de voyages sur l'Yser, la Marne et la Meuse, une promenade étrange sur les rives perfides du Bosphore.

Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule curieuse se pressait, désireuse de voir les soldats boueux, les vrais, les revenants du front, il ne lui sembla pas, dès l'abord, que la grande capitale orientale était si différente de Paris.

Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats de toutes les nations. Des hommes, vêtus de complets dont la coupe s'apparentait à la tenue militaire, erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel sut que ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement musclés et doués d'une incomparable vigueur, étaient des indispensables sans lesquels on ne saurait assurer la vie des ministères et sous-secrétariats qui sont, en Orient, comme en France, l'âme même de la nation.

Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la cité. Il s'en fut aux boulevards, où régnait une vive allégresse. Tout un peuple de courtisanes aux toilettes provocantes se laissaient lutiner par des Espagnols petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de tous les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux terrasses, en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient, sans doute, le plus splendide des éloges en faveur de la nation guerrière qui, malgré sa douleur cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes. Certes, on aurait eu quelque difficulté à croire, en voyant cette grande kermesse, à la présence proche des troupes mahométanes. Pourtant, un certain communiqué militaire annonçait que des combats acharnés avaient eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde.

Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que de lire ses gazettes. Les feuilles importantes, celles à fort tirage, représentent un esprit commun, assez éloigné du caractère réel de la nation. C'est dans les petites revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les désirs vrais, les colères de la foule.

Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit avec plaisir que l'amour demeurait, en Orient, l'occupation primordiale de tous. Il s'agissait là d'un amour frivole et sans portée sérieuse, d'une joie légère, d'un aimable échange de bons procédés entre gens de sexes différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de femmes généralement blondes et fortunées; des secrétaires aux armées ambitionnaient à gagner un cœur, grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer ces mots énigmatiques: Secteur postal tant.

Certains hebdomadaires politiques reflétaient des âmes d'une incomparable énergie; on y luttait, sans crainte, contre le cléricalisme ou la démocratie, adversaires dont la force doit être formidable, puisque, malgré des siècles de polémique, nul ne parvint à les abattre.