Un Tel se rendit compte, également, que les modes importaient à Trébizonde. Il admira que l'on pût se passionner, en temps de guerre, pour la coupe d'un manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme dans la souffrance, une possession de soi-même, une maîtrise des nerfs dont les Parisiennes eussent été certainement incapables. Qu'il y ait une littérature de modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la vie nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas arrivés à ébranler le moral des citadins?

Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à l'excessif l'amour de l'armée, pour que des hommes n'ayant jamais été aux tranchées consentissent à se chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds manteaux, à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du soldat.

Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva l'Orient merveilleux des «vautours du Bosphore». Ce n'étaient qu'assassinats mystérieux, vols de documents, disparitions énigmatiques. Un jeune voyou, devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé en prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis, eussent porté, peinte à leur dos, la croix jaune infamante, avaient fondé des agences chargées d'injurier les honnêtes citoyens, de les accuser des pires crimes. Un pacha, riche comme un conte des Mille et Une Nuits, entouré de femmes empanachées et ruisselantes de pierreries, avait acheté des consciences de proconsuls et tissé avec des fils d'or, contre sa patrie, la trame la plus infâme. Une danseuse qui se disait Hindoue et se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus Aphrodite, après avoir charmé de sa danse voluptueuse Trébizonde en émoi, avait vendu les plans du grand état-major.

On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les «Vautours du Bosphore» eux-mêmes étaient surpassés.

Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants impériaux, la nouvelle Trébizonde a des vautours d'une autre envergure, des carnassiers à tête de citoyens qui déchiquettent de la chair vivante, de la bonne chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des danseuses et des automobiles, à peine sorti d'une prison d'enfants, rentra dans une cellule de grande personne, ayant planté son bec acéré dans le dos de ses compatriotes en armes. Cet autre brassait des affaires de trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs. Combien de vierges d'Anatolie et d'ailleurs avaient, pour un peu d'or étranger, subi les caresses de ce pacha?

Heureusement, toutes les nations cultivées subissent une tyrannie puérile et charmante, celle des petites revues littéraires. L'esprit du lecteur en sort rasséréné. Trébizonde se devait d'avoir des poètes abstraits chez qui l'amour de l'obscurité compensait celui des belles-lettres.

A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire et théâtrale et qui porte le nom d'une ville où l'on aspire à mourir de l'avoir contemplée, Un Tel eut la joie de se mêler, anonymement, à une foule glorieuse. Les plus spirituels d'entre les critiques trébizondins, des hommes de théâtre, des managers, des actrices, le monde cinématographique, tous ceux que l'on admire et qui s'admirent encore mieux, discutaient en buvant du porto.

Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter à perte de vue sur les opérations des armées. Ils tenaient à montrer que les pires maux ne sauraient troubler en rien une forte race. Le jeune premier exprimait en termes mesurés son opinion sur la récente générale du Théâtre Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune premier, son concurrent. Les cinématographistes vilipendaient les firmes nouvelles, reprochant aux éditeurs de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios déshabillaient les actrices. Mais, agités par la fièvre du soir et les vapeurs des vins, c'est lorsqu'ils expliquaient leur rôle national qu'il fallait les voir. Ils se retrouvaient une âme semblable, une même manière d'observer les événements, un égal désir de ne pas y participer.

Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir le moral du soldat; écrire des pages émouvantes sur les combats, tels devaient être leurs rôles en temps de guerre.

Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de sa convalescence, cette aimable romance sur la conservation des élites; ce n'était alors qu'une théorie, timidement exposée. A Trébizonde, le droit de préserver sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la race était accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs du théâtre et de la presse qui, par leurs attitudes conquérantes et leur crâne élégance, donnèrent à Un Tel le sens exact de son infériorité.