Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et qui se font écraser par les éléphants sacrés du mammouhd, sont de médiocres défenseurs de la patrie, comparés à cette génération fleurie de fils d'académiciens et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres de la cité ou pâles androgynes qui poussent l'amour des hommes jusqu'au plus raffiné des orientalismes.

Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit que ses mœurs normales, sa brutale santé étaient un défi à l'élégance et à la grâce de ces enfançons vers qui montait l'encens des élites trébizondines.

A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout honneur et toute joie doivent revenir à ceux qui se battent dans la fange, se noient dans les ravins inondés ou meurent d'épuisement, par les nuits de tempête, comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire qu'une précieuse jeunesse, conservée prudemment dans un service d'intendance ou de photographie, est autrement utile à la vie nationale. Elle entretient l'élégance et le bon ton dans les rues de la cité; il est bien qu'on la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire aux étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent des lointains archers du sultan, nous sommes un peuple aimable et joyeux!»

Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette forme d'esprit supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries où patrouillent les sectionnaires des administrations, ceux qui portent des abeilles brodées sur leur pourpoint, le combattant est gentiment nommé le P. B. D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front. Certes, on le considère à sa juste valeur. Il est un rouage nécessaire, une utilité, comme les œufs dans l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque; mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui donc oserait soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant l'audace de demeurer dans la boue ou la poussière, durant plusieurs années, n'est pas cette chose sympathique en somme et naïve que les gens spirituels ont appelé le P. B. D. F.

Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son désir d'aventures n'avait pas exagéré, qui montrait les Trébizondins, à la veille d'être égorgés, chantant sur leurs remparts. Les descendants des invertis et des apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas démérité de leurs ancêtres. Ce peuple de marchands, de poètes, d'amoureuses et de comédiens était le même que celui qui laissa mourir les enfants des Comnènes et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des vautours.

Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à toute cette vie prestigieuse et clinquante, Un Tel désira quelque repos. Il erra en de paisibles quartiers où des artisans travaillaient le fer et le bois. De vieilles femmes usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour les soldats. Il vit de maigres femmes plier sous de lourds fardeaux, avec une abnégation, une ténacité qui faisaient d'elles les obscures amazones d'une guerre misérable. Il connut la peine du peuple, les courses infinies qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son enfant. Il rencontra des bambins, dont les pères étaient tous morts en défendant la patrie, qui revenaient de l'école, une petite serviette sous le bras, en jouant comme des moineaux. Une jeune fille les accompagnait, grave de toute cette maternité charitable qui la poussait à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à Trébizonde des infirmières bénévoles veillaient au chevet des soldats mourants. Il sut d'admirables dévouements, des générosités splendides.

Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement, loin du Bosphore chanteur et lumineux, rejoindre les grandes concentrations militaires, suivre son régiment dans l'hiver et la nuit.

Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple de vieillards, de femmes et d'enfants s'associerait, la paix revenue, aux aspirations des soldats; il devinait que, sous les ors menteurs et les voiles fastueux de la Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable.

Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque pacha attardé ou quelque inverti trop lyrique; mais, cette besogne sanitaire accomplie, Trébizonde n'en serait pas moins la plus belle, la plus harmonieuse et la plus libre des capitales du monde.

LES NOUVEAUX SOUVENIRS
DE LA MAISON DES MORTS