Certaines heures y furent poignantes, témoin celle où un vieillard vint exprimer sa douleur sur la mémoire d'un jeune, regrettant de vivre en un temps où les anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les tombes où reposent des poètes de vingt ans.

Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une brève permission, le seul lieu où se pratiquait, en des rites nouveaux, la religion du souvenir.

On peut revenir au front avec une âme moins irritée contre l'indifférence du civil quand le hasard vous fit rencontrer, chez lui, un peu de cette fraternité souriante et de cet esprit de corps qui reste l'apanage du combattant.

LE MARIAGE DE LULUSSE

Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques dans le vieux Paris. Il voulait revoir la ville, sous tous ses aspects, les seuls salons littéraires ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité de soldat. C'est alors qu'il rencontra Lulusse de Charonne, un vieux compagnon d'armes.

Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, le boute-en-train de la compagnie, avait été frappé cruellement, un soir, près d'un carrefour, en distribuant le rata, dans l'exercice de ses fonctions culinaires. Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.

Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de sa personnalité. Avoir été le mâle vigoureux qui séduit et mate, à la fois, un quartier, l'homme satisfait de sa force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un infirme pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce fut le pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté l'emporta sur l'amertume et la faiblesse. A Charonne, Lulusse redevint le conquérant des beaux soirs; il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie moins noble que celle des armes, une gloire solide et incontestée. Même, il en vint à jouer de son malheur, à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets où le peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son pilon, il frappait sur les tables de marbre, commandant d'une voix impérieuse un nombre illimité de bouteilles.

Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues étaient illuminées et le chœur des oiseaux peuplait les jardins de pures chansons où rien n'apparaissait de la colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse infinie lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et, négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. La crapule que Lulusse émerveillait par son insolence ne voulait pas reconnaître en lui le lion de Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.

Une jeune couturière au visage triste et doux, à la chevelure noire, était la cause involontaire de ce changement rapide, Lulusse l'avait rencontrée dans le faubourg. Elle passait, les yeux perdus, l'attitude modeste. Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être une opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il avait possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et la lèvre écarlate des amoureuses; elle ne se parait pas d'étoffes éclatantes et ne portait pas à sa gorge la trace des morsures du dernier amant. C'était une femme simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une mère de famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.

Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de travailler, de déserter les bars; la jeune couturière, effrayée mais admirative, en présence de cet homme redoutable, s'était abandonnée à la joie de l'amour. Ils allaient se marier.