—Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, dit Lulusse à Un Tel. J'enterre ma vie de gouape. Je veux devenir un citoyen patenté, un comme les autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne s'ennuiera pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, on sera toujours là pour un coup.

Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait sa gouaille et ses allures orgueilleuses.

Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie fut dénuée d'inutile pompe, le maire officia avec simplicité. C'est alors que la noce commença. Chez un traiteur bourguignon, la famille et les amis étaient assemblés. La table, chargée de bouteilles et de fleurs, ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or et le rubis des vins miroitaient au soleil.

Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires de guerre, il enluminait avec joie des aventures qui ne laissaient pas que d'être gaies en elles-mêmes; il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les innocents, ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive font le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, qui tombait dans les trous d'eau et qu'il fallait repêcher avec une crosse de fusil; il y avait l'ordonnance du capitaine, celui qui préparait à son officier des choux-fleurs à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons drilles en somme, et si délicieusement niais! Puis, du plaisant à l'héroïque, Lulusse contait ses anciens exploits. Un Tel abondait dans ce sens, aimant à revoir ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées qu'ils connurent.

Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient cette jeunesse qui n'avait pas tremblé dans la tempête. Les femmes riaient ou s'apitoyaient, selon la couleur des récits, cependant que le fils d'une voisine, indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur animale les gâteaux délaissés. La petite mariée contemplait son homme. Comme il était beau, et quelle émotion elle avait ressentie quand, selon une plaisanterie classique, il lui avait enlevé sa jarretière.

—C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita Lulusse.

Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, pianiste attitrée des noces, dont le concours avait été sollicité, se mit au piano, et l'on dansa.

Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil d'homme, portait une jambe mécanique, enleva sa femme et se mit à tourner follement. Soudain, il pâlit et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir. Sa jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule avec sa carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, emportés par leur élan, bousculaient l'objet, sans y prendre attention.

Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes entraînantes, la petite mariée, compatissante, posa sa fine main sur le front de l'infirme, qui se mit à pleurer.

LA KERMESSE