—Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la foule.
Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique, le chef d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le refrain. C'était le plus indescriptible des charivaris. On pouvait y retrouver des bravos, des exclamations, des appels, un murmure de voix pareil au mouvement des mers.
Un comique excentrique, au visage glabre, entra en scène. Sa voix aigre avait quelque chose d'hostile et de plaisant à la fois. Ses gestes de pantin enchantaient par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de son répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son jeu, une sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme si, interprète convaincu de la stupidité de ses rôles, il s'en moquait intérieurement.
La joie du soldat est facile et communicative: une pirouette, un mot drôle, une ritournelle lui donnent l'illusion d'un spectacle riche en couleurs; il se croit au music-hall, il évoque les chansons arsouilles de Gaby Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses voluptueuses au miroitement illimité des lumières, toute la folie des samedis soir au faubourg. La salle embaume l'orange, le musc et le tabac. L'orchestre exalte les fièvres endormies au cœur de la foule: désir d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse illusion; il se croyait à la Riviera du Montparnasse; il revoyait les femmes aux yeux profonds, à la gorge frémissante, dont le mystère l'attirait; il reconstituait ainsi les éléments brisés de son bonheur.
Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques où s'expriment ses colères à l'égard du civil:
Vivent les poilus qui z'ont la fourragère.
Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil que l'on a d'être fort, valeureux, conscient de son devoir, la splendeur des ovations parisiennes à la revue des drapeaux, la joie imprévue que l'on eut de voir tant d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes, alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et justifiées, ces chansons-là sonneront, un jour, durement, à l'oreille des profiteurs. Il en est qui feraient trembler de peur les indifférents s'ils pouvaient les entendre.
Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève. Le bataillon, ce soir-là, voulait s'amuser. La représentation de L'Anglais tel qu'on le parle lui fut une occasion de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire du colonel, paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé sa redingote. Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même n'aurait pas reconnu son enfant en cette fantaisie burlesque.
A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant, au clair de lune, vers leurs cantonnements. Il y avait dans l'air irisé de la nuit des parfums d'amour, et les hommes, soulagés du poids de leur ennui, retrouvaient, d'avoir été bercés par des musiques et des refrains, l'allégresse et la bonté de leur jeunesse.
Il semblait que la paix était revenue sur le monde.