MONSEIGNEUR
CHEZ LES DOUBLARDS

Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats irrespectueux au sergent-major, cet être supérieur et absolu qui tient en ses mains tachées d'encre la destinée d'une compagnie.

Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement que leurs devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs eux-mêmes» n'avaient pas, ce sont des comptables, des notaires, tous gens de bureau consciencieux, sinon dévoués, et parfois aimables.

Les doublards du 5e bataillon, celui d'Un Tel, forment un groupe original et sympathique. Ils suivent, d'assez loin, le mouvement des armées et ne connaissent des combats actuels que les états de pertes, l'élaboration des citations, les rapports de patrouille, les situations administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les défauts du soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne, peiné et combattu, ce qui les fait mieux estimer de tous. Scribes inférieurs, ils retrouvent dans leur encrier toute la poussière d'une gloire éclatante et si l'ange de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul doute que son aile ne frôle au passage le front soucieux des doublards.

Les doublards du 5e bataillon sont bruyants. Ils aiment la bonne chère, les vins de marque, les cigares craquant au toucher et le jeu qui met un peu d'imprévu dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi que tous les groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre: serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun? La baraque où s'élabore leur méticuleuse besogne, battue des vents, au faîte d'une côte, leur tient lieu de dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils travaillent, mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement. Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de grattoir et de règle; la guerre, terrible fée qui transforme le monde, a civilisé les «ronds-de-cuir».

Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que cet homme ait été notaire quelque part. On l'imagine, aisément, naissant, à la stupéfaction de sa nourrice, avec un double galon d'or sur ses petits bras. Grand, sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et sa tête carrée contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser un repas, d'estimer un romancier, d'interpréter une circulaire? Lempêtré impose violemment sa manière de voir. Il devient vif et tranchant comme une paire de ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant donnée la perpétuelle irritation du bonhomme et sa voix agressive.

Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une idée généreuse, un dévouement désintéressé, un enthousiasme réel, ces choses étant contraires à sa nature.

Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau, est un esprit narquois; à la gravité de Lempêtré, il ajoute l'éternel sourire de son ironie facile. Delile, autre doublard, se contente de bien vivre, d'écouter ses compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que de faire avec exactitude ce qui doit être fait.

Enfin, voici Monseigneur!

C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre, ainsi que le baptisèrent les camarades, Monseigneur enfin, curé d'Aubervilliers en des temps paisibles; homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de son ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages anéantis; nonce des tranchées.