De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus de permission, assistent avec joie aux joutes oratoires qui ont lieu au cours des repas et qui mettent aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier subit avec une évangélique bonté les persécutions des doublards, ses confrères. Lempêtré se révèle fougueux anticlérical; il accuse, en roulant des yeux féroces, les prêtres de mille crimes, en général, et particulièrement Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en faire un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque flèche fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand amusement de la galerie. La sympathie des soldats est acquise à Monseigneur; néanmoins, ils aiment à dire en sa présence des énormités où les mots déguisent à peine la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent Lempêtré, malgré ses discours démagogiques, et parce qu'il se montre le maître, le dispensateur des faveurs; ils ne lui pardonnent pas de se croire un chef, au sens magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard.

Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le tendre pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses épaules afin de leur épargner les pierres des routes. Il a pour ses hommes une condescendance infinie:

—Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la vertu qu'ils montrent à souffrir en silence. Je comprends leurs excès au repos. Voire, j'aime s'ils sont ivres. Quand le vin les guide, ils sont joyeux, ils chantent; leur oubli de toute chose leur interdisant de penser à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité.

Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de l'Eglise et manque un peu d'orthodoxie; il n'en révèle pas moins chez le prêtre qui le loue une bonté parfaitement chrétienne.

Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux, jeunes adolescents épris d'idéal, avaient eu un même désir de connaître. Ces voyageurs de l'idée, ayant pris des routes différentes, s'étaient croisés sans doute en certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés: Villiers de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon Bloy, au style douloureux et tourmenté. Ils eussent pu se rencontrer chez le fougueux polémiste à tête de dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes, connurent le chemin du taudis où vociférait le mendiant ingrat. Il est des feux qui attirent, dans la nuit, les errants. On les quitte rapidement, après s'être frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir ému de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont de purs foyers où les hommes se retrouvent.

Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en eux des lyriques fervents et naïfs. C'était l'époque où les pires décadents, habitués des brasseries littéraires, convertis à une sorte de foi brumeuse, venaient à l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un d'eux, fils de tribun républicain, après avoir erré parmi tous les marécages et pratiqué les débauches latines, créa Les Echos du Silence, revuette mystique où l'on exaltait l'amour du martyr, la croyance en une vie supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances infernales. Un ami de Monseigneur collaborait également à cette revue. L'invisible lien des Lettres réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers au plus aventureux des poètes.

Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise. Cet écrivain les conduisit en de graves chapelles où de nobles cérémonies les émurent. Les départs des missionnaires, les prises de voiles séduisirent les artistes. Ils apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts où l'âme est enlevée par le rythme des chœurs palestriens. Un Tel et Monseigneur aimaient Huysmans.

Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires, précisant leurs raisons d'estime, Lempêtré se sentait exilé d'eux, relégué par un destin cruel dans une zone inférieure. Certes, parfois, il risquait un mot déplacé, une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer leurs chimères.

Outre les nécessités du service: comptabilités diverses, rééquipement des hommes, Monseigneur s'intéressait particulièrement aux étoiles, ce qui, pour un prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants, il étudiait les groupements de lumières, les chars, les carrés, les doubles lettres inscrites à la voûte d'azur et qui sont autant de dessins merveilleux dus à quelque main divine.

Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à reconnaître la beauté violette et tremblante de Wega de la Lyre qu'il aima pour son nom précieux. Au reste, les noms d'Orient dont se parent les étoiles lui furent un ravissement.