Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population turbulente de sa paroisse et les soirs où il lui fallait défendre sa soutane contre l'injure des voyous; il allait vers eux et, par les moyens d'une rhétorique savante, il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme les autres hommes. Il ne lui déplaisait pas de narrer les persécutions que lui valut la passion d'une vieille bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu, lors de son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se rejoindront au ciel pour l'éternité!»

Les soirs de liesse, autour de la table branlante où les doublards et leurs unités étaient assemblés, fort écouté, Monseigneur dissertait sur les Pères de l'Eglise. Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de saint Augustin et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la tranchée malgré la boue et les explosions. Tel farceur louait les charmes abondants d'une épicière du parage; il insistait sur sa croupe imposante et ses seins où pourraient reposer les têtes amies de toute une escouade. Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de Flaubert, tenté par les mille démons de la chair et de la table. Il ne manquait rien à sa tentation, pas même les belles pommes de terre ovales et dorées dont le fumet lui caressait agréablement la narine.

Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps commencée:

—Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux et compliqué, devant ce mécanisme savant, je crois à l'existence d'une force supérieure régissant nos destinées. Dieu existe, mais j'en reviendrai toujours à l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui présiderait nos agapes et bénirait nos amours.

Monseigneur ne pouvait admettre une conception semblable. Il importait d'être absolument avec l'Eglise. On ne pouvait, à son choix, croire ou ne pas croire, admettre telles vérités et se permettre de récuser les autres.

—J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas cette passion amoindrie qui vous fait œuvrer charnellement avec honte et tristesse, mais un amour joyeux qui se livre à toutes les fantaisies de la chair. Il y a, dans la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée des dieux, s'il en est au ciel.

Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait pas aux idées arrêtées; il savait tourner les positions, désireux avant tout de sympathiser avec tous, d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer, dans les cœurs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient fleurir les sentiments chrétiens.

Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur n'en recueillait pas moins l'affection de tous. On lui était reconnaissant de sa bonhomie; il était estimé pour les services innombrables rendus à la troupe. Aussi, par une condescendance fraternelle, les soldats, au dessert, chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes sacrés aux paroles luxurieuses.

Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de ses compagnons louer les trois anges généreux qui vinrent porter au monde, un soir,

De bien belles choses.