Dans la charrette de la ferme, poursuivie par les premières balles, la petite famille s'est enfuie. Une vierge en pleurs fouette le cheval. La tête doucement inclinée par le regret, elle rêve aux pures amours qu'elle eût aimé connaître et que le destin lui ravit dès l'aurore. Il n'est plus d'amours innocentes, ni de jeux champêtres. L'âtre affectueux et les greniers ensoleillés sont en cendres, la foudre dispersa les pierres du foyer.

Il faut reprendre, sur les routes, la fuite éperdue de jadis, ce vagabondage inquiet des âges primitifs, où le Barbare aveuglé brisait, rageusement, les œuvres humaines.

Les mélancoliques vieillards, les mères angoissées, les enfants éblouis d'aventure deviennent le vivant enjeu d'un combat; ils sont la frémissante proie que poursuit un glaive ruisselant encore du sang de leurs frères martyrs. Le cortège errant des émigrés est une armée vaincue.

Les émigrés ne sont pas d'astucieux romanichels, vicieux et maraudeurs. Ils gardent au cœur des tourments innombrables les mœurs simples et douces de la famille.

C'est du sein même de l'émigration que sortent, frais adolescents qu'un siècle aimable eût enrubannés, ces bergers épiques qui suivent l'armée. On voit des pâtres de treize ans, délaissés de leur troupeau fugitif, servir, au sens fier du mot, une patrie dont ils n'auraient dû connaître encore que les enchantements. Leur souriante ingénuité défie la mort. Ils ajoutent au tragique des heures une jeunesse particulière, et la France guerrière, malgré ses deuils, sourit à la caresse de ce printemps inattendu.

Il est un berger qui mourut à la Marne, bel ange courageux, dont la tombe discrète, exhaussée d'une croix blanche que couronne un béret, fera dire plus tard aux curieux promeneurs: «Les soldats de la grande guerre étaient-ils si petits?»

Si la mort a fauché cette jeunesse en fleurs, c'est qu'il fallait, pour l'ennoblissement de l'histoire, à la vilenie de l'envahisseur renversant les berceaux, qu'une réponse fût faite par de jolis enfants. Ainsi s'explique votre sacrifice, bergers, les plus purs d'entre tous.

Fridolin a vu s'enfuir les siens, le fermier partit et le berger resta seul avec ses moutons. Quand vinrent les uhlans, le gosse intrépide suivit nos armées. C'est le recul, l'enfant ramasse du bois pour faire du feu à l'étape. Il se rend utile. Il est le jeune frère du soldat. Un Tel s'en fait un ami. Une balle vint percer le cœur de l'enfant, et nul verbe ailé n'a besoin d'entretenir au cœur irrité d'Un Tel la sainte fureur et le juste courroux qui rendent invincibles.

Une riche moisson lèvera sur les tombes françaises, des demeures harmonieuses renaîtront des ruines, mais Un Tel à jamais se remémorera, utile et grave leçon, ces cortèges d'émigrés qui fuyaient vers le Sud et le regard fixe et bleu du berger qui mourut en soldat.

Mais il en est qui demeurèrent dans la tourmente, entre leurs faibles murs battus par les marées humaines, et qui virent revenir nos troupes, sanglantes et victorieuses. Ceux-là, seuls peut-être, comprennent ce que fut le miracle de la Marne.