Seule de sa race, en sa maison claire et propre, la fermière subit l'envahisseur, avec la réserve hostile et polie du paysan. Hoffmann, le cuisinier des officiers, assis auprès d'elle, admire la salle familiale où flambe l'âtre large.

Pour ce rustre, la guerre est une manœuvre prolongée, où la maraude est honorée et l'ivresse permise; la France est un verdoyant polygone que l'on peut traverser sans péril.

Durant que rôtit l'oie grasse, le cuisinier improvisé se laisse éblouir par les miroitements alternés du balancier de cuivre qui danse au cœur de la vieille horloge. Si l'hôtesse était moins revêche, comme il ferait bon vivre sous ce toit, où s'alignent des poutres parallèles, jadis taillées dans le cœur des grands arbres; qu'il serait plaisant de s'enivrer en cette demeure émouvante, qui sent bon la cire et les pommes.

Voici huit jours que les Allemands sont là. Le maire a dit au fermier:

—L'heure est grave, la commune a besoin d'être défendue par ses meilleurs citoyens. Vous aurez l'honneur d'être otage.

—Otage! Qu'est-ce que c'est que cela? Je veux bien être otage.

Lorsque le fermier se vit encadré par deux gaillards armés, dont les yeux luisaient comme des baïonnettes, il comprit soudain que certains honneurs ont de redoutables revers et qu'il lui fallait, en prévision de jours orageux, une âme héroïque, comme on en voit dans les livres.

Tandis que l'otage volontaire et craintif, arpentant la salle de la mairie, compte les minutes, son épouse, indifférente aux obus qui déchirent la soie lumineuse du ciel, s'évertue à maintenir, en leur maison brutalement envahie, l'ordre traditionnel des choses.

Toutes les filles du village se sont enfuies dans la forêt proche. Le mystérieux pavillon d'un garde-chasse leur est un sûr asile, où elles attendront que la tempête se soit apaisée.

Elles n'osent s'aventurer vers la lisière du bois, où chantent les balles. Pourtant, une même espérance a caressé l'âme de toutes ces hirondelles que la peur groupe dans l'ombre verte. Elles ont pressenti le retour du printemps de France: la Victoire. Ces vierges, à qui de belles amours futures sont promises, cueillant de leurs mains brûlantes les fleurs blessées du soir, tendrement évoquent en un rêve de sang et d'azur de lointains fiancés qu'elles imaginent, robustes et beaux, le mousqueton au poing, défendant l'orée d'une forêt où rôde, parmi les eaux vives et les vents embaumés, le cortège éblouissant des vierges françaises.