Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère à l'enfant un caractère particulier. On ne courut pas en vain dans le plus magnifique des jardins du monde—le Luxembourg—sans en garder un désir éternel de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la courbe des parterres et l'ordonnance des allées vous font une âme équilibrée. Le jardin devient ainsi une école d'élégance et de sérénité.

Apprendre de la nature le secret d'être artiste est l'apanage de tous. Le gamin loqueteux qui, las de tourner dans la cour empuantie de sa maison, comme une hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau du bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue. D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des marronniers, il sera poète. Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle à ne vouloir être qu'une pauvre chose obscure, le style de son quartier la marquerait d'un signe éternel.

Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien de Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes.

L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la guerre. Il avait une trogne bourgeonnante, des yeux chavirés, mais Un Tel reconnut en lui, à travers la démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le cher accent du terroir.

Il semblerait que les idées des habitants de la rue des Canettes n'aient jamais d'amertume; leurs rêves gardent un arrière-parfum de verdure et d'encens.

L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient un cœur tendre et chimérique:

—Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le renfoncement, celle où le juif qui a de si jolies filles tient un bazar de peaux de lapin. J'étais cordonnier; ta mère se servait chez nous. On faisait les ressemelages et nous avions toute la clientèle du quartier. On les reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on se battait le samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on revient! Toutes les filles du quartier mettront leurs chapeaux de printemps et leurs robes de la Samaritaine pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de l'accordéon toute la nuit. Il coulera du vin dans les ruisseaux. On embrassera les femmes des autres sur les lèvres.

«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des idées révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant, s'il n'est pas mort gelé dans sa boutique peinte en rouge, au retour, je lui paie une muffée étonnante. Je lui dois une grande reconnaissance, à cet homme; il a vendu des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge comme des briques, même les jours sans viande.

«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué dans les états-majors; que je le revoie, celui-là, avec sa raie et son faux col, après la guerre, je ferai sûrement un malheur!

«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on se lavait la gorge le matin avec du vin blanc, il est prisonnier. S'il en revient, il trouvera toujours, chez moi, chaussure à son pied.