«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il en est mort, Seigneur! que c'est à croire qu'il n'y a que nous de sacrifiés.
«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte, je balancerai tous les meubles de la mairie dans la fontaine Saint-Sulpice. Je dis cela sans méchanceté, je sais bien qu'il faut être humanitaire. On s'entr'aidera, après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en moins, les discours.»
Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la rue. Il disait les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux du 14 Juillet, Fêtes-Dieu sur la place printanière, où les plus rudes lurons du quartier se courbaient devant la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie délicieuse en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs de jours heureux.
Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une ferveur égale sa rue frémissante aux odeurs de gargote. Parent éloigné de ce cordonnier bavard, Un Tel l'écoutait avec ravissement. Ce lui fut une occasion inespérée de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie; il en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure angoissante où l'on sentait venir, à travers les vallons glacés, le grand hiver taciturne, il eut devant ses yeux l'image exacte et bien-aimée de la petite patrie, ce grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt tout ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat n'oubliera jamais l'accueil fraternel.
L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus, afin de rêver en attendant la nuit. Une fine pluie se mit à tomber, qui le chassa de la plaine. Le soldat s'en fut, à l'aventure, sur des pistes glissantes, giflé par un vent rapide. Il marchait vers l'inconnu pour dissiper la tristesse qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes, il heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris d'un désir de marche interminable, perdant tout sens d'orientation, satisfait de souffrir, d'errer sur la terre retournée, dans la douleur universelle. Bientôt, il franchit les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant vers un vaste marécage où se miraient les derniers rayons du soleil.
Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la présence de l'adversaire.
Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement dans le ravin. Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui fit prendre une piste où demeurait la trace de pas anciens; une force le poussait aux épaules; il n'aurait su résister au vent qui l'emportait; il marchait instinctivement, les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la direction de la rue des Canettes, vers la féerie des jets d'eau et les ombrages embaumés du Luxembourg.
SIMPLE IDYLLE
Jolicœur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être nommée la classe aimable pour sa jeunesse souriante et sa tendresse. Il était né à Tours, parmi la verdure, et ses yeux bleus gardaient la franchise et la lumière de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits fins et réguliers.
Paris lui était apparu dans toute sa séduction et l'avait captivé, sans le perdre, malgré ses passions perfides, ses plaisirs pervers et sa frivolité. Devenu soldat, l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et des sentiments puérils qui le rendaient charmant.