Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher de l'hiver et des bourrasques, trop indiscipliné pour admettre le joug absolu de la vie militaire, il ne pouvait pas oublier, sans regret, les bonheurs naïfs et si proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement interrompue de son printemps. Il y pensait constamment, et cela lui formait une mélancolie dont ses heures s'embellissaient, tant il y a de grâce à voir une amertume parer de ses légères épines une tête vouée à l'insouciance.
Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait connu de ces amours rêveuses. Adorateur de la femme, il l'avait été religieusement. Mais des heures de fièvre et de regret, des colères et des trahisons lui avaient appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une odeur de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se garde, une décevante servitude.
Jolicœur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier les douleurs amoureuses.
Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés à leur joie et jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent que d'éphémères liaisons, ils ne connurent que l'échange ému de tendres paroles, le soir, en des parcs déserts, où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains rapides, baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges délicieux du premier amour, combien vous êtes éloignés de la passion réelle! Toutes les fleurs dont se pare la statue du jeune dieu au cruel carquois sont vite desséchées et, trop souvent, naissent de leur poussière le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages.
Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents au tumulte du siècle, esquissèrent le geste d'amour. Jolicœur, ainsi que tous ses camarades de la classe aimable, avait dû, un matin bruyant sur le quai d'une gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui le regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle les fièvres de la chair.
Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant enlevait ainsi à ces deux enfants leurs chers plaisirs? La saison des jeux du cœur semblait terminée; on ne cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en se tenant la main, parmi les nuages mobiles ou transparents, le vol concentrique des oiseaux; on ne lirait plus dans un livre choisi l'histoire féerique et douloureuse des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il, désormais, le cœur de ces enfants? La séparation leur rendrait-elle sensible la vanité de leurs amours incomplètes?
Il n'y paraissait guère chez Jolicœur, qui gardait de sa petite amie le même souvenir tendre.
Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement, assise sur un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un marronnier. Elle était brune et portait une robe blanche. Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se l'avouer; ils le firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes et qui embaumaient comme une cassolette où brûleraient des parfums d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion avec une grâce infinie.
Les vieillards les contemplaient, non sans envie et regret, quand ils se promenaient, en se confiant leurs pensées. Il y avait en eux la beauté matinale des roses, alors que le soleil ne les a pas encore énervées. Ils aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses; s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure, ils se disaient:
—Plus tard, nous aurons une maison semblable.