Une seule fois, Jolicœur avait été saisi d'un trouble étrange. En embrassant les joues de son amie, le matin de son départ, il avait senti frémir sur sa poitrine les deux seins ronds comme des pommes de la vierge. Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée; voire, à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins, Jolicœur n'était pas un homme vil, passionné, égoïste ou sublime comme le sont les hommes; c'était un enfant qui faisait la guerre.
Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance; il gardait, lui-même, trop de jeunesse pour ne pas affectionner ce petit soldat imprévu qu'un destin, pour le moins ironique, avait affublé de rudes vêtements et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour sa tête menue; Jolicœur portait, en outre, un fusil plus haut que lui.
Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent ceux qui ne connurent pas de grands périls ont les apparences de l'héroïsme. Au sortir des camps d'instruction et dans sa première période de tranchée, la classe 17 fut particulièrement insouciante.
Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent les positions de l'ennemi, dans un terrain inconnu où des embuscades pouvaient être tendues. Des volontaires furent demandés; il y en eut une vingtaine: Donquixotte, l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir été jadis un homme doux et conciliant, et d'autres que la lassitude n'avait pas encore aveulis. Jolicœur sollicita de participer à cette opération.
On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu que l'on ne se reposerait pas, que l'on observerait tous les replis du terrain, que l'on visiterait les gourbis abandonnés, les sapes défoncées où l'adversaire pourrait se dissimuler.
Jolicœur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit était troublante, et plus d'un piquet, au loin, prenait une silhouette hostile. Qu'importe! N'était-il pas en compagnie de camarades aguerris, et ne voyait-il pas se refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune, le visage de sa petite femme, subitement devenu grave et diaphane, telle l'image noyée d'une lointaine et mélancolique Ophélie.
Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre, guidé par son instinct de chasseur, ne devinait pas le rêve du jeune soldat. D'excavations en excavations, la troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs observaient la nuit; mille bruits se faisaient entendre, confus, indéterminés; des travailleurs devaient, au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à droite, avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre avec l'ombre, être une chose immobile et prête à bondir.
Jolicœur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était si petit!
Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit s'affaisser le bleuet; touché au cœur, il mourait, sans murmure, inclinant la tête sur sa poitrine, gentiment, comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège affligé, portant l'enfant mort vers la tranchée française.
Un Tel recueillit les objets que Jolicœur tenait de sa fiancée: une bague où était gravé un nom de fleur, un petit couteau, une chaîne avec un trèfle à quatre feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui avait envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la terrible nouvelle.