Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer!

Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il tenta de laisser une illusion à celle qui jamais ne devait voir revenir l'absent qu'elle attendait; il assura que, peut-être, Jolicœur, blessé grièvement, enlevé dans une embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait pas un tel coup au cœur! Pour savoir être malheureux, il y faut une accoutumance.

Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de cris et de lamentations. La louve à qui l'on abat les siens hurle dans le bois et se déchire la chair, en témoignage de son désespoir; les grandes amantes qui virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis sur leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent un crêpe éternel à leur cœur désolé. Qu'allait-il advenir?

La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel avait imaginé; elle sut trouver des mots résignés où sonnaient, malgré tout, les carillons d'une nouvelle espérance; elle eut une tristesse de bon ton. La balle qui avait abattu Jolicœur ne l'avait pas, elle-même, blessée mortellement.

Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance inutile, Un Tel fit un petit paquet des chers souvenirs du défunt et le mit sur la tombe fraîche où flambait une cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la fiancée du bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de l'amour était déjà consolée.

CHEF DE BANDE

Un Tel était un des rares survivants parmi ceux dont les exploits faisaient la gloire de son bataillon. Morts, blessés, disparus, repartis à l'arrière, las de la lutte incessante et des misères de l'infanterie, toute une phalange de braves s'était dispersée. C'était à peine si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement en des faits d'armes connus de tous demeuraient dans la mémoire oublieuse des camarades. Néanmoins, sortis vainqueurs de toutes les épreuves, unis à jamais dans la plus étroite des fraternités, quelques soldats perpétuaient les traditions de vaillance, de fidélité et de bonne humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée magnifique et disséminée.

Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses camarades, devint un chef. Les circonstances l'y aidèrent; une chance inouïe lui permit de ne jamais défaillir, de dompter toutes les difficultés. Chef, ce rôle impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme ne pouvant être parfait, souvent le hasard collabore à son mérite. Un Tel était de ceux que le hasard avait favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur sa propre valeur; il savait dans quelle exacte mesure la fortune avait aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son esprit combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des conflits et des bagarres politiques, il avait été naturellement disposé à faire la guerre. Il était un soldat à la manière de ces partisans qui se faisaient tuer sur les marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais pour le plaisir sportif de se battre.

Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris de citadin à l'égard du paysan; l'attitude des gens de la terre sous la mitraille, leur ténacité dans l'effort les lui fit admirer; il comprit tous les hommes et voulut les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons. Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur cœur la haine jalouse qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un contact de sympathie s'était établi entre tous les combattants; ils furent disposés à se découvrir des qualités et choisirent pour chefs les plus habiles et les plus courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et l'on vit le terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant, partager son vin avec Donquixotte, un infâme capitaliste.

Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en ignore, avait admis, au temps où la mitraille ne l'avait pas encore diminué, que les gars du Nord étaient de bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures terreuses, les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs de Douai, longs comme des perches, le lui rendaient généreusement.