Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres et soignait les âmes en sa cure d'Aubervilliers, n'avait pas imaginé qu'il saurait conquérir un jour l'affection des gouapes qui le poursuivaient de coassements ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent à la guerre à admirer un charretier argotique et rude qui mourut, face à l'ennemi, immobile, stoïque, comme le chevalier Bayard. Ils avaient, dans une barbarie savante, organisée, fait refleurir la cordialité des âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir devant un danger qui les menaçait tous. Ainsi, ce que la prospérité n'avait point fait, la douleur le réalisait.

Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le type parfait de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés à l'arrière, dans les états-majors, Un Tel les solutionnait à coups de pistolet, sans vaine forfanterie, y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il est aisé, au demeurant, de combattre sur des cartes, le centimètre en main, de prendre des petits postes, en les encerclant d'un trait bleu: il est plus difficile d'agir.

Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du monde où l'action était souveraine, ce qui lui conférait une indiscutable autorité. Des milliers d'hommes se révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et, ce qui est mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres. Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il serait dérisoire de prétendre à les connaître tous, et des milliers de tombes gardent le secret de leur témérité. On peut dire, sans outrepasser la vérité, que ceux-là seuls firent la guerre.

Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de vieilles familles roturières ou nés dans les châteaux armoriés, qui affirmèrent devant l'histoire le désir de vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes fraternelles qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme aux premiers âges, le fer en main, afin de défendre les foyers attaqués.

L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance et la bonne humeur des armées; il suscita l'émulation chez les braves.

Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir; il a déplacé l'organisation des partis et des classes, et nulle puissance humaine ne pourrait, maintenant, lutter contre. Les bandes sont constituées; elles ont des chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires dangers, vaincu la mort en d'innombrables combats. Ces bandes militaires déséquipées, revenues à la vie sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être, un peu moins d'apparente brutalité. Envers elles, les Etats n'exerceront aucun moyen répressif. Elles se différencieront des groupes, sans honneur, qui régnaient avant la guerre sur la République: financiers véreux, démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient leurs compatriotes, en ce qu'elles auront été créées, pour des buts nobles, dans l'épreuve et sans autre ambition que de partager des souffrances. En vérité, une nouvelle féodalité se lève sur le monde!

Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer par les nuits sans lune; le groupe franc qui saute à la gorge de l'adversaire et le terrasse; les hommes déterminés qui demeurent à leur poste, sous un bombardement, formeront l'aristocratie de demain. Elle sera juste, forte, implacable. Que si les combattants négligeaient d'exiger leurs droits et de les imposer à la foule oublieuse, les chefs de bande, les compagnons au geste prompt, au verbe facile, se dresseraient, sentinelles obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau code social où chaque soldat, payé des services rendus, sera considéré dans la mesure de ses anciens sacrifices.

LE BANQUET DU CAMP B
OU LES DIALOGUES SÉVÈRES

Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper autour de lui une bande intrépide et joyeuse. Combattre est bien; savoir vivre au repos et s'organiser son bien-être est mieux encore. Une bande heureusement conduite doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et de cuisine, qui sont primordiales.

Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils sont une occasion de se revoir, de boire un vin qui chante au cœur et porte à l'amitié; ils exigent surtout un génie grandiose d'organisation. Découvrir des œufs, des vins et des desserts participe souvent de la magie; les plats ont alors une saveur spéciale d'être rares et coûteux; n'estime-t-on pas les choses pour la peine que l'on eut à se les procurer?