L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat est débridée: c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte, violemment.
Ces agapes fraternelles permettent à chacun d'exprimer son être intime, de résumer les impressions ressenties au cours des derniers combats. Au reste, l'échange de vues en présence des bouteilles, la communion de pensée autour d'une table improvisée sont dans la pure tradition des banquets. Et puis, le soldat l'affirme:
—Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir dans un coin, tout seul.
On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient, quelques jours, au sortir des tranchées; elles y manifestaient leur âpre désir d'être heureuses; elles se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des plaisirs humains.
Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes; ils y dormaient avec une volupté profonde, en compagnie des rats.
Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un plaisir de dieu. Sous la protection des arbres, assis à des tables vacillantes, les hommes discutaient, attendant impatiemment que les ravitailleurs en vins, chargés de bidons, revinssent des villages environnants, porteurs d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur manteau d'azur.
Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau, un cimetière aux tombes parallèles, où reposaient les morts du bataillon, flamboyait de toutes ses cocardes, de ses croix et de ses couronnes.
Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer les tombes, mais sans y mettre cette douleur superficielle dont le rite funèbre se pare. Nous vivons en des âges virils où l'anéantissement est accepté.
Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et de chansons; on eût dit un vaste navire où des marins ivres et proches de la terre, revenus d'une traversée périlleuse, fêtaient le retour dans les ports que l'on aime.
Ce soir-là, le secteur était heureux!