Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans une sauce rousse et parfumée d'oignons, composaient avec des gestes de prêtre un gâteau mystérieux où les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude des bougies, le couvert fut placé: gamelles bosselées, assiettes en aluminium, quarts rouges et dorés par le vin, fourchettes brisées. Des bouteilles, aux cachets de cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires, l'heure du gai sacrifice.
Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de cette table, à peine décrassés, ornés encore d'une barbe sauvage. La bande fêtait son immortalité. Malgré les assauts, les bombardements, les sournoises maladies et l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un sang riche couler à leur peau.
Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant qu'il l'était jadis à son comptoir, alors qu'il débitait l'andouillette et le porc et qu'il se passionnait aux aventures de d'Artagnan et aux évasions de Monte-Cristo, exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter force plats consistants.
Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes blessures, n'avait plus sa beauté de ruffian, son œil altier; il semblait adouci, comme affiné par l'âge et la souffrance.
Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre, oubliant les révoltes anciennes, évoquant des souvenirs bachiques, citant les noms glorieux des villages où tout le bataillon était ivre.
Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation, évitant avec habileté que les conteurs ne se livrent aux récits paillards dont la troupe est friande. Il rompait le pain avec douceur, comme à l'office, veillant à ce que chacun ait sa part de bien-être, de lumière, de vin et de sauce odorante.
Un brave cœur, sous une rude charpente, le sergent Massacré, prit la parole:
—Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon œil, et dix litres de vin ne me font pas reculer. Chacun a ses idées, ici-bas; mon rêve, à la descente des tranchées, c'est d'aller aux douches tout habillé. Ensuite, tu te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu regardes passer les ambulances, au loin, sur la route, et te voilà tout neuf. La vie est déjà bien assez compliquée; pourquoi l'embarrasser de théories inutiles? Les types qui m'abrutissent de phrases et de conseils, je leur réponds: «Cause à l'autre.»
Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade se mit à chanter:
Tout le long, le long du corridor