Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux !

— Oh ! oh ! vous allez trop loin, Victoire ; en troisième année nous ne pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline ; vous en reviendrez, croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée, et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand ? Il nous force à comprendre, quoi de plus juste ?

— C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne : mais vous jugez son enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi, heureusement.

Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès lettres ; par sa méthode, il manque à son devoir.

— Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité : ce rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche ? Tu en veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci — je cite textuellement, mesdemoiselles : « Rousseau connut la femme qui s’aime seule dans une futaie… »

Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge devient noire de colère.

— Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir.

— Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres ; tu ne vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile !

— A la porte, à la porte.

— Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère ; je vous dis qu’il a le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui.