— Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des Sèvriennes.
Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde depuis que je suis raisonnable ! « La Philo » vit-elle, comme la littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs ?
Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre nos idées.
Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite fût le fruit de nos études philosophiques !
Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins tranquille !
Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce ; s’il exalte Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale. L’égoïsme de Bentham, me semble vertu ; la sympathie de Stuart Mill, me fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents.
— Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie serait-elle de vivre conformément à sa nature ?
— Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron ? fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse son front attentif et rageur.
— Moi aller la trouver ! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui s’embrouillent dans ce charabia scolastique ?
Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles ; j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment pas !