C’est toujours tout pareil.
— Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée ; cette chambre m’étouffe ; j’aimais tant l’autre.
Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres, ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les ont vus naître… un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront jamais plus… Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici.
— Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras. Veille, ton imagination va déchirer ton cœur.
Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus sauvage ; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques. Quel dégoût !
— Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble. Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure, un cœur qui aime ne peut être que très grand.
Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un mystère.
Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une femme ? Non.
Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas espérer l’amour…
— Marguerite ?