— Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le clair regard d’Henri souriait à mes yeux.
Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon être ; il me regarde : deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif ; s’il parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.
Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait, battait à coups fiévreux ; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans l’air, tous ces parfums.
Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, ondulait ainsi qu’une vapeur : c’était une nuée d’éphémères qui s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.
Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs, irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres palpitant encore sur l’eau morte.
Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, mourir, est-ce donc la loi de l’Univers ? la nôtre alors.
J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte : « Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères ; ceux-ci du moins sont plus sages que nous. »
— Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui échapperont pas.
20 octobre.
Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti, grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache… et face à main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de mire de l’École ; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur.