Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte, Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre Berthe et Marguerite.
— Épatante la bonne femme ! Hein ! fait Berthe, en attaquant vigoureusement son beefsteak.
Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent, le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu.
Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff.
— Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous appelant par notre nom, s’informant de nos copies.
« Le pessimisme dans la poésie. » Quel beau sujet ! et le voilà qui nous parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté. En une demi-heure, il nous a fait sa « copie », avec des mots jolis, jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche vieillotte.
Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah ! l’excellent homme ! Sa poignée de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand, ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on n’oublie pas.
Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les mille choses qu’éveille le seul nom du « grand homme », ses leçons à Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe.
L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort.
Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui : réchauffées par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné.