De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y a-t-il plus de place pour la joie ; ne peut-il plus aimer ?

Qui a aimé comme lui, doit aimer encore ; il faut pour lui-même, pour le grand avenir qui l’attend, le détourner du passé.

N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher à la vie ; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui que je retrouve faible comme un enfant ?

Oh ! si, je le veux ; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée.

Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte.

La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres. J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu ; j’aurais voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la sienne.

Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine. Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette détresse.

Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami.

Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.

Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme ?