» Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée !

» J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a suffi d’une main méchante pour tout effacer.

» De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai connu que l’amertume d’être seule.

» C’est là ce qui me tue.

» Être seule ! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots comme celui-là que la douleur s’enracine.

» Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi ? qui a voulu savoir si j’étais heureuse ? qui m’a tendu la main ?

» Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches aussi, personne n’a su me dire : « Mon enfant, faites cela. »

» On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur ! on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir monter vers soi l’appel des misérables.

» Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.

» Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas ; au sortir de l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes ; elles se sont rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur famille, les heureuses ! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore les autres, celles qui s’enferment dans « leur garni », mangeant ou ne mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute… et qui a pitié d’elles !