» Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on ne se recherche pas.

» Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente ; le rideau tombé, le lâchage commence.

» Le Lycée, mais c’est une abstraction !

» L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.

» Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille : j’entends la pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes qu’irisent les reflets du soleil mourant ; j’entends, au bord de ma fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et d’Aveline qui nous lance son « Bonjour, mesdemoiselles ».

» Toutes ces choses perdues me font pleurer.

» Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie ; je croyais les poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui palpitent autour de moi.

» Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.

» Je vous ai menti.

» La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.