» Je suis allée à elles ; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme j’eusse donné mon sang.
» On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
» Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même confession : elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela elle est inflexible, le reste lui importe peu.
» Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure : École de libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour de la mère Angélique.
» Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la bannière aux jours de procession.
» Le Gouvernement ?
» Le Gouvernement approuve : le Lycée à présent n’a plus besoin de subvention.
» J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie tyrannique du maître ; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour les trahir ensuite.
» On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres d’Anatole France.
» Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir ; je ne pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon cours.