— Oh ! pour ce qui est de mon cœur, c’est une autre affaire : le coup de ciseaux du bonsoir a coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont dévidant, jusqu’au bout de la France.

— Quel adieu glacial !

— On n’en fait plus, des directrices comme Mme Jules Ferron ; c’est entendu, elle a une âme sublime, elle aura son buste dans la galerie stoïcienne, on dira ses vertus… mais, ça je le jure, pas une larme vraie ne coulera pour elle.

— Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes ; elles ont dû écrire ces paroles inoubliables d’hier soir : « Vous êtes des êtres libres. Ici vous avez appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez à vivre seules, le souverain bien est dans la possession de soi-même. Étouffez vos désirs, vos passions ! Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous le conseil du sage qui se détourne des liens d’affection, sans regret, comme le voyageur regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites votre devoir. »

— Oui c’est beau comme un livre, une âme comme celle-là, une âme morte, soupira Marguerite, que cet adieu avait froissée au plus profond de sa peine.

— Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, car son œuvre d’éducation a été dangereuse pour quelques-unes : vois Isabelle, résignée, s’abstenant héroïquement de vivre ; sa mort, c’est le stoïcisme de La mort du loup ; crois-tu que le culte de l’énergie prépare, dans Victoire Nollet, un être bien humain ?

— La volonté est un outil parfois criminel ; et je ne crois rien de plus faux que d’estimer une âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle s’abandonne. Quelle prise Mme Jules Ferron aura-t-elle eue sur nous ?

— Aucune.

— Si ; on n’oublie pas que sa pensée domine et dirige l’École. Ici, ou là-bas, le tourment sera le même : mériter toujours cette estime hautaine, rester digne des principes que sa vie nous force à respecter.

Même affranchie, être encore son élève !