Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa promotion.
Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur morbide.
Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler.
Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre un autre « moi » gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au pied de la chaire.
Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois.
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— Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette leçon est celui-ci : Étude des caractères de la région polaire.
« J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur.
» Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie, mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.
» De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits des voyageurs… »