Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur griffonne quelques notes sur son carnet.
Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir.
Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil laisse couler son sang.
Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit sourd, des froissements, des craquements formidables.
Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et sans rapport direct avec la géographie.
Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa moustache, le beau front de la directrice se durcit ; Mlle Vormèse arrête ses yeux émus sur la détresse de son enfant.
Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute en chaire ; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.
« Mesdemoiselles,
» La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre.
» Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose m’exprimer ainsi.