Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des peines, des soucis de l’étude.

On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un calorifère asthmatique.

Les « Troisième Année », suivant le code des préséances, organisent les sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.

Quel spectacle ! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe, dans un vertige de tournoiement barbare.

Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.

Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers ; son esprit droit, sa tranquille bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.

Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante passionnée, mais tolérante ; sa figure me fait songer aux Saintes de Port-Royal, qu’a peintes Philippe de Champagne : sur un front très bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie ; des yeux qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.

Je l’aime.

Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit ; nos classes sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît mort, la tête, les bras, les pieds ; le cœur seul flamboie comme un cœur mystique, il est vivant de tout notre bonheur.

Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire ici : « Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de cette lumière ; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous aurez été heureuse. »