CHAPITRE VIII

LE BONSOIR

La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix jeta :

— Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui !

Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux écoutes, referma la porte.

Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres ; un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond ; et les glaces, amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés. Quelques mains se frottent, satisfaites ; des chaises remuent, un souffle soulève les fiches et les rabat aussitôt.

— Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus loin de son escabelle.

Toute la bibliothèque approuve ; les têtes se replongent dans les atlas, sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.

Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École, que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une inconvenance.

Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur Directrice, de s’ouvrir librement à elle.