Mlle Lonjarrey

Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte, entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui, du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres, sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève.

Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé ; mais la fortune n’a point souri à son auguste ressemblance !

Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration.

Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle, les idées s’embourbent ; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne tourne plus.

Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la hauteur de ses fonctions. « Nous avons résolu », dit-elle, et ce nous est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron.

Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules Ferron en est la Reine : il importe, pour bien vivre, de plaire à son souverain.

Dès l’aube, elle hume et prend le vent ; si elle caresse ou aboie, on sait en quelle estime le maître vous a.

D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements. C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et graves paroles ; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire.

Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille ! dans le particulier, elle adore le militaire, — chacun sait ça — et ne dédaigne point, en son honneur, de vider à tout coup son petit verre de « Calvados ». Elle a le gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et qu’elle sirote goutte à goutte.